Bajir n’a pas toujours été là


Bajir n’a pas toujours été là. Il est arrivé que nos bouches
et nos corps restent ici, abandonnés au pied des escalators,
au bout des tapis roulants, aux portes de la cage des fameux
ascenseurs, ou contre les tourniquets mécaniques et conçus à
trois branches circulaires. Dans ces situations, n’étant pas
capable de nous appuyer sur d’autres épaules que les nôtres,
il nous a bien souvent fallu puiser dans nos réserves d’eaux
gastriques et de bile ou, comme le dit la célèbre expression
populaire, prendre notre mal en patience, attendre que notre
squelette se soulève, que nos genoux liquides durcissent, et
que les calcifications entre nos membres hachés par la folie
ou la paranoïa s’accrochent les unes aux autres, lancent une
sorte de pont entre les os, les cartilages, et se figent sur
l’échine de nos sueurs pour nous permettre de bouger encore.
Dans ces situations, assis ou allongés par terre, nos yeux à
la fois ouverts et fermés, les flots de la foule anonyme sur
nos côtes tatoués, ce n’est pas le visage de Bajir qui osait
tomber sur nos pupilles striées, bien sûr que non, mais bien
le visage fictif d’un homme ou d’une femme que l’on traçait,
plus ou moins fidèlement, à l’intérieur de nos crânes, et ce
visage fictif on lui faisait montrer les dents, plus souvent
que nécessaire, et le visage de cet homme ou de cette femme,
parce qu’il apparaissait dans nos méninges à cet instant là,
précisément, ressemblait aux visages de nos foules anonymes,
toujours là, près de nous, en mouvement comme une boue quasi
triste, figée, mais refluant encore au rythme des vents. Cet
homme, cette femme, ce n’était personne en particulier, tout
le monde en général, parfois, rarement, il arrivait que nous
lui prêtassions le visage d’un proche, un parent par exemple
éloigné, un ancien ami ou collègue, un voisin acariâtre, une
silhouette menaçante frôlée de trop près, un jour, une nuit,
dessous le ciel en briques des souterrains obscurs. Toujours
est-il que cet homme, cette femme, dessiné dans nos méninges
fatiguées, était amené à recevoir sur lui toute la misère de
nos odieuses complaintes anonymes (comme les foules) et même
toutes nos haines si cruelles (comme les foules). Il ou elle
devenait le marionnettiste de nos maux, le tortionnaire seul
responsable de nos corps en lambeaux et, pour peu que le sel
de nos cervelles concentriques nous stimule, le sorcier noir
vaudou appliquant sur nos nerfs et articulations leurs os et
leurs doigts enduits d’encre, déboitant à distance l’épaule,
le genou ou la cheville de notre hémisphère gauche, se ruant
sur nos organes intérieurs, mélangeant l’ordre de la rate et
du foie, mâchonnant nos artères et nos yeux avec leurs dents
rouillées, labourant nos sexes avec leurs ongles. Ceci étant
(il faut le dire à présent que les crises sont passées) tout
était faux, vraiment. Car nous avons appris, longtemps après
que nos écrans de télévision se furent tus, qu’aucun pillard
n’avait mis les pieds auprès des voies après la catastrophe,
qu’aucune foule de mains grises n’avaient arraché aux corps,
morts ou vivants, leurs effets personnels. Nous le tenons de
source sûre. Bajir lui-même nous l’a dit, sans haine ni sans
arrogance, une fois signalée par la patrouille télévisuelle,
toujours à la pointe de l’actualité tachycarde, la fatidique
date anniversaire de l’évènement. Nous l’avons cru sans coup
férir. « J’ai été découpé au montage », nous a-t-il dit, non
sans lapsus labial. Nous ignorons comment, quand et pourquoi
la voix médiatique a propagé des rumeurs inexactes et, c’est
probable, non vérifiées par aucun oeil humain dépêché sur le
lieu d’accident. Pour la plupart, nous avons tout oublié des
évènements de cette journée, comme nous oublions tous, c’est
une malédiction quotidienne, le visage ou la voix, les yeux,
le nez, la bouche de cet homme ou cette femme que nos crânes
vides nous ont fait voir comme des bourreaux un jour de maux
terrible, de crise persistante, qui nous aura vu choir entre
les semelles, l’âme et les chevilles des aveugles, anonymes.

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bien souvent, il est arrivé à Bajir


Bien souvent, il est arrivé à Bajir de nous relever, la main
sous nos aisselles, ici, au bout des tapis roulants, maculés
de peinture ou de salive buccale, probablement la nôtre, car
il passait alors à cet endroit et que ses yeux ancrés à même
son crâne s’avéraient plus ouverts que d’autres yeux humains
passant par là, juste avant lui, mais qui, eux, prétendaient
seuls n’avoir rien vu. D’autres fois, Bajir nous a relevés à
la sortie des marches d’escalier carrelées, accroupis sur la
couenne de nos jambes, coupées en deux par la fatigue ou, la
chose est possible, par la raréfaction soudaine de l’oxygène
dans les couloirs souterrains du métro. D’autres endroits et
d’autres circonstances, au fil des mois et des années, l’ont
posé sur nos routes, nos trajectoires, lignes de fuite, mais
jamais nous ne l’avons cherché, jamais nos voix ou gorges ou
méninges n’ont réclamé son nom ou son visage. Sous nos bras,
sous nos aisselles trempées, la main de Bajir s’est toujours
retrouvée à sa place, et nos bras sur sa nuque toujours mous
et sans vie. Il ne nous parle pas beaucoup alors, Bajir, les
genoux moulinant lentement sur le sol pour que les nôtres se
remettent en route à leur rythme, peut-être serait-ce lié au
grondement des foules raisonnant sous les voûtes des tunnels
et des galeries minières ? Une autre fois, on se souvient de
Bajir nous ayant posé la main sur les épaules, cherchant nos
omoplates quelque part, nos os courbés tombés dans le sac ou
le container jaune d’une poubelle recyclage, du vomi plus ou
moins organique dans nos gorges et nos bouches, bientôt dans
le sac ou le container jaune, coulant sur les parois et dans
nos yeux, c’était un jour de grande misère mentale, humaine,
corporelle. C’était avant ou après que Bajir parlemente dans
nos écrans de télévision molle, ouverts sur le monde malade,
cru et palpitant pour une fois. Un journaliste, qui n’était,
en réalité, qu’une voix hors du champ, lui demandait quelque
témoignage sur le vif sur ce que les bandeaux rouges, filant
au bas des écrans, surnommait une catastrophe ferroviaire et
pour le moins exceptionnelle (les mots « édition spéciale »,
« urgent » ou « dépêche » figuraient aussi en bonne place là
où les bandeaux rouges coulaient si rapidement si lentement)
et Bajir, indemne mais le visage tourné sur lui-même, nouait
une voix faible tout autour de son cou qui disait des mots à
la limite de l’extrême bienséance, « c’est arrivé si vite »,
« j’étais dans cet avant-dernier wagon », « nous avons vu le
quai se rapprocher très vite », « nous avons entendu quelque
chose de sonore », « après je n’ai pas vu grand chose », « à
l’arrivée des secours nous avons vu la tôle s’ouvrir », « je
ne sais pas, je n’ai rien vu d’autre, je ne sais pas ». Plus
tard ce jour-là, devant nos écrans de télévision ouverts, la
pluie d’images s’est emballée, et nous avons vu des bouches,
des lèvres fatiguées, nous raconter comment des foules, plus
ou moins anonymes, se sont échouées sur les lieux, entre les
rails, sur les quais, en bordure même de l’accident, pour se
greffer sur les corps des victimes broyés ou électrocutés au
moment où les wagons du train se sont retournés sur la voie.
Ces foules étaient des mains humaines, des poignets humains,
des phalanges en action, elles ont pillé sur le corps de ces
victimes allongées, dans les poches et sac à dos des secours
dépêchés sur les lieux en urgence, dans les bouches des fous
osant s’opposer à leurs doigts, dans les trousses médicales,
dans les défibrillateurs déposés à côté des brancards : à en
croire les organes de la chaîne d’information continue (dont
les bandeaux rouges sang signalaient à présent l’arrivée des
pillards et, plus tard, des forces de l’ordre), une autre de
ces foules aurait ensuite commencé à jeter sur les wagons et
sur les véhicules des secouristes des cailloux empruntés aux
voies ferroviaires éventrées par la carcasse appartenant, de
toute évidence, à la locomotive du train, à présent basculée
sur la tranche, une partie sur le quai, et c’est tout ce que
nous avons pu voir de cet évènement. La plupart d’entre nous
a choisi ce moment pour éteindre l’écran de la télévision et
s’est détournée des images salies par le monde extérieur. La
plupart d’entre nous, ensuite, ce jour là, s’est accoudée au
rebord d’une fenêtre ou bien au plâtre d’un balcon puis a eu
une pensée pour le visage de Bajir, quelque part encore sous
nos paupières. Nous avons tous oublié la couleur des nuages,
du ciel et de nos yeux ouverts, ce jour là. De même, combien
de degrés Celsius il faisait, s’il pleuvait ou non, si l’été
commençait ou si la bienséance nous inciterait à souhaiter à
tous nos voisins croisés dans les couloirs, dans l’ascenseur
ou dans les escaliers, « bonne année mais aussi la santé » .

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avant la remontée des souterrains


Avant la remontée des souterrains, nos enclumes à la main et
des mouches dans les yeux, il nous arrive de transiter, plus
ou moins lentement, plus ou moins lourds aussi, nos lunettes
noires calées sur la paupière, par des zones de déambulation
circulatoire que l’on appelle tantôt tunnels, tantôt saletés
de trous noirs aveuglants, tantôt voies rapides piétonnières
selon nos humeurs et nos langues, et des foules anonymes, le
genre de foules qui n’a jamais eu d’yeux, c’est un fait, que
pour la marche mécanique des choses, nous précèdent, près de
nous, sages elles respirent toutes en rythmes et, plus tard,
dans l’ombre des ascenseurs ou des funiculaires elles seront
là encore, compressée contre elle-même, à jouer de la cage à
thorax et de l’hyperventilateur nasal et des cils méprisants
juste avant l’ouverture automatique des portes. Quoiqu’il en
soit, ces zones de déambulation circulatoire nous piétinent,
de la tête aux os elles nous piétinent tout autant que nous,
dans un sens ou dans l’autre, nous les piétinons lorsque les
tapis roulants nous portent d’un point A, derrière l’épaule,
à un point B loin devant nos verres noirs. Sur les murs, les
murs de ces zones charbonneuses et tiédantes, mais irradiées
de lumière électrique néanmoins, des visages gigantesques de
papier ou composés d’écrans taille XL agglutinés les uns sur
les autres nous dévorent et nous collent dans les yeux leurs
yeux propres. Leurs visages lisses sont doux, leurs peaux et
leurs dents ont un corps indépendants d’eux-mêmes, ils n’ont
ni âme ni ombres. Leurs lèvres disent quelque chose, quelque
part un slogan se répand sous le nom d’une marque, pixels et
litres de peinture rouges marchent sur les murs et y encrent
leurs pas… Ces mots mâchés sur chaque image nous ordonnent
des actions dégradantes, nous mettent au défi de nous-mêmes,
nous réduisent au rang de bizut de l’hypermodernité frontale
et nous trempent le visage dans des flaques pleines de leurs
fluides corporelles. On a en dans les yeux, on en a dans les
narines, on en a dans les bronches et nos gorges ont le goût
de ces eaux imprégnées dans leurs fibres. Parfois, il arrive
que des gerbes de plomb ou de peinture épaisse nous remonte,
via la trachée, par la bouche, et nous nous retrouvons, vite
et si seuls, coupés en deux sur nous-mêmes, ici, au bout des
tapis roulants, de la couleur nous tombe du visage, bientôt,
très bientôt, elle se figera sur nous, nous mimera une autre
peau par-dessus la première, et nous trébucherons au bout du
tapis dur, à l’endroit où les feuilles de fonte s’imbriquent
dans les rainures du sol pour lui permettre de virer à trois
cent soixante degrés vers l’arrière, et les foules anonymes,
marchant tout près de nous, muettement nous frôlerons et des
yeux tomberont de leurs visages, rebondiront au sol près des
genoux pliés de nos jambes, retourneront pour se pendre près
de leurs orbites, et les foules anonymes s’écouleront, comme
l’eau tumultueuse dans le lit noir d’un fleuve, un soir noué
d’orage, lorsque la boue déferle sous l’asphalte des villes.

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certains d’entre nous, peu nombreux mais obstinés


Certains d’entre nous, peu nombreux mais obstinés, préfèrent
se tenir à distance respectable des couloirs souterrains (où
des fruits entiers et obèses sont moissonnés par des visages
éteints, munis d’yeux et de bras d’aboyeurs, nains ou larges
et parfois même les deux en même temps, ces fruits, ensuite,
sont exposés sur des tréteaux bois dans le dédale des allées
et des couloirs du métro où ils sont là vendus à des clients
sans sac plastique qui sont prêts à payer des sommes folles,
dans la nouvelle monnaie, pour tenir dans leurs mains toutes
ces chairs jaunes ou blanches véritables qui n’ont jamais vu
le goût ou la couleur du ciel nu, qui n’ont connu que le feu
et l’éclat des lumières stroboscopiques aux néons contre les
voies ferroviaires, qui ont poussé dans la caillasse du sol,
entre les deux rails gris, entre les planches de bois, entre
les blochets de béton sur lesquels des rats fous ou, encore,
des ombres humaines perdues dans les tunnels, l’oeil couvert
de suie, parfois trébuchent), c’est la raison pour laquelle,
manifestement, ces obstinés renoncent à explorer au-delà des
espaces que leurs semelles connaissent, alors ils restent là
où leurs jambes, leurs genoux, les portent : progressivement
le rayon de leurs pas se réduit et les cercles concentriques
autour d’eux rapetissent jusqu’à ce qu’ils se rendent compte
que leurs déplacements sont en réalité inutiles et qu’aucune
errance passée leur pas de porte n’est réellement urgente ou
cruciale. On connaît le regard de ceux, de celles à qui cela
arrive. On le cherche dans nos yeux mauves tous les jours où
cette envie commence à nous prendre, à nous, à notre tour, à
savoir de ne pas plus s’en faire, de ne pas s’enturbanner de
ces couches de textile délicieuses et néanmoins pétrolifères
et de s’en retourner, noir dedans blême de tête et de cul, à
l’ouest de nous-mêmes, dans un fauteuil en cuir ou, pire, là
où les draps tout juste tièdes de notre absence nous appelle
sans jamais rien nous dire ou rien verbaliser. Il arrive que
l’on lutte. Il arrive que l’on cède. Mais il arrive, le plus
souvent bien sûr, que quelque chose planté dans nos méninges
résiste. On imagine la couleur sèche de nos méninges. On les
voit dans nos mains palpitant. On les respire et on les hume
avec la langue, avec les doigts. On en met sur nos langues :
est-ce que ça pique ou pas ? On avale doucement, tendrement,
on espère que c’est frais. Et lorsque quelque chose dans nos
méninges résiste et bien, peu importe le goût, l’odeur ou la
substance de ce qu’on lèche alors : nos méninges intérieures
prennent la main sur le corps. On s’enferme dans une cabine,
c’est une douche aux parois blanches couvertes d’écailles de
couleur bleue ou verte, beige parfois, c’est une vitre verre
ou plastique prénommée SECURIT, ce sont des noms gravés soit
sur le bec d’un robinet soit sur le col du mitigeur, ce sont
des serpents en inox et des pommeaux en ABS jaunis ou moisis
ou, pour les plus fortunés, un plafonnier douche de pluie, à
même le plâtre, en haut, au bout d’une tige peut-être, l’eau
pulse et coule et, nos yeux tenus fermés dans nos paupières,
elle nous fera passer le goût de nos propres méninges. Quant
à savoir ce que feront nos corps lâchés sur le bitume humide
une fois passée la pénible et rude étape de recouvrement des
peaux par des couches successives de vêtements fabriqués (ou
conçus) au Bengladesh ou à Taiwan, c’est une autre question.

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parfois, souvent, d’autres corps amiantés


Parfois, souvent, d’autres corps amiantés nous frôlent là où
l’asphalte est gercé au coin des grands boulevards, avant la
nuit, avant le jour. Ils portent, ces corps, des chaussures,
des tuniques, qui crépitent quand ils courent et de la sueur
leur tombe des bras et des épaules et ils s’arrêtent au feu,
sous un arbre ou face au panneau dit interdit de stationner,
alors ils se douchent le corps tout entier, habillé, d’aubes
et de brumes et d’images vaporées aux parfums de synthèse et
ensuite, ensuite seulement, ils repartent, et la bulle d’air
et d’ananas musqué et de papaye à la menthe chimique reste à
la même place que leurs corps disparus, c’est comme un corps
en surbrillance d’eux-mêmes, un doublon rémanent dans le nez
ou bien dans les sinus, ça pique. On s’accommode rapidement.
On apprend à ne pas trop en dire. On n’essaye plus de savoir
exactement quelle langue parlent nos voisins dans les allées
ou dans les souterrains. On donne du crâne et des mouvements
de tête devant ceux qui, toujours les mêmes, plongent l’oeil
et les mains dans les sacs poubelles jaunes, pleins ou vides
à l’approche des petits restaurants, des sandwicheries (tant
de fois ce sont des chaînes internationalisées, soumises aux
mêmes signalétiques universelles que leurs bons concurrents,
parfois ce sont des boulangeries affichées comme artisanales
qui vaporisent devant leur porte des parfums de synthèse que
l’on achète par correspondance ou dans une zone commerciale,
parfois ce sont aussi des vendeurs ambulants qui pédalent et
qui suent sur des cantines métalliques de hot-dogs rouges et
chauds) ou, tout simplement, des immeubles d’habitation dont
l’accès est protégé par des fils barbelés ou des grilles, le
genre de grilles noires et flèches que l’on ne franchit pas.
On reprend sa respiration rauque toujours au même endroit, à
la verticale de nous-mêmes, soit près du lampadaire en biais
(c’est une tour de Pise, une voiture l’a percuté, il y a des
siècles ou moins, tout en haut de la tige, près de sa cime :
dessous la boule blanche jaune, personne ne sait pourquoi ni
comment), soit dessous l’abri-bus qui feule, parfois, chaque
jour où le vent crache. On a souvent du sable dans les pieds
ou dans les semelles, on ignore d’où il vient mais on l’aime
quand il se dresse en petit tas dans nos paumes chatouillées
ou sur le lino en plastique de nos appartements. Lorsque nos
mains quittent nos poches nos poings s’ouvrent ou se ferment
sur des fleuves de tickets de métro usagés, on ignore quelle
encre ils ont bue, quelle année ils prétendent incarner, qui
les a contrôlés, quel visage les a lus, quelle voix nous les
a demandés, quelles odeurs elles soufflaient droit sur nous.
Parfois, on peut aussi les reprendre un à un dans nos mains,
les classer par ordre chronologique de compostage et, aussi,
parfois, en comparer les tarifs, en mordre l’un des coins ou
s’en enfoncer un dans la mâchoire pour atteindre une miette,
ou un grain de riz ou un fil blanc d’asperge que l’on aimait
toucher avec la langue toute la journée durant. Dans ces cas
de figure, on ressort le ticket tout humide de nos bouches :
le grain ou la miette ou le fil blanc d’asperge est là, ici,
enfin visible, et on jette le ticket dans la rue ou dans une
poubelle et ce grain, cette miette ou ce fil blanc d’asperge
on le pose sur nos langues, on l’avale, on l’oublie. Parfois
il nous arrive aussi de chercher, dans nos poches, le ticket
le plus vieux, pour nous remémorer le prix des choses vraies
dans une autre monnaie que la nôtre, l’actuelle, la grise…

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on porte des lunettes noires


On porte des lunettes noires pour se protéger des éclairages
publics. On remonte des entrailles de la ville une enclume à
la main et on marche sur la langue de la nuit véritable, une
nuit noire et humide, matraquée par l’art des néons toujours
plus ingénieux, toujours plus inventif, toujours plus rouge,
vert ou jaune fluo. On s’égosille dans des bouches molles et
fermées sur elles-mêmes. Les pickpockets sont là, eux aussi.
Les mains plongées dans nos poches vides, dans nos dorsales,
entre nos bretelles rances de sacs à dos usés, quelque part,
nous donnent l’impression que, nous aussi, quelque part, car
c’est comme ça qu’elles courent nos pensées propres, quelque
part, donc, nous ne sommes pas complètement seuls et perdus,
ici même, sur la langue de la ville. On se met à genoux pour
nouer des lacets lâches ou pour arracher à la semelle de nos
cuirs des chewing-gums roses ou violets qu’un jour une pompe
industrielle, on l’imagine, à dû gorger de goûts liquides ou
clairs, peut-être ou pas cancérigènes, parfois effervescents
parfois non. On se protège de la pluie avec nos mains sèches
ou méfiantes ou, si l’on a de la chance, avec le papier gris
d’un journal dit gratuit qu’une autre main que la nôtre nous
a offert quelque part entre le quai plombé de bras et jambes
et le sommet strié des escaliers carrelés. On mâche une pâte
terrible, tout en marchant courbé, et c’est le goût de notre
haleine en plâtre, c’est tout. Et lorsqu’on se redresse (car
il nous arrive de nous dresser devant quelques objets issus,
par exemple, de la nature, par exemple un stratocumulus dont
la forme rappellerait la truffe de l’un de nos chiens morts,
de l’un de nos chiens vivants pour les plus chanceux), il se
trouve toujours un coude ou un genou pointu pour nous couper
l’échine ou le sacrum, quand ils ne nous envoient pas valser
simplement sur le bitume, sans même un regard pour nos chers
os en poudre de carbone synthétique, enfin c’est comme ça et
personne n’y peut rien. On se plaint souvent. On est pris de
haut au coin des rues pavillonnaires. On l’avale beaucoup ce
mépris permanent. Et lorsque les yeux sont éteints (les yeux
des autres, les yeux nus), on ôte nos lunettes noires de nos
orbites et on s’attrape l’arrête du nez avec nos doigts pour
que le corps expurge de lui-même l’exaspération quotidienne.

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